Le tout-sécuritaire
est devenu une idéologie mondiale qui dépasse
les clivages politiques. Toutes les «démocraties»
durcissent leur droit pénal. En France, la surenchère
entre la gauche et la droite permet d’étendre
toujours plus loin le champ d’application des lois
répressives et les entorses aux soi-disant principes
constitutionnels de présomption d’innocence
ou d’impartialité des procès. La Loi
sur la sécurité quotidienne, adoptée
par la «gauche plurielle», était une
«loi d’exception» : son application devait
être limitée dans le temps. Elle a été,
ensuite, prolongée par le gouvernement de droite.
Le Fichier national automatisé des empreintes génétiques
était censé ne concerner que les crimes sexuels
: il recense finalement les délits de vol simple,
les menaces, les dégradations (tags), etc. Menée
au nom de la «lutte contre la délinquance»,
la politique du tout-sécuritaire ne fait pourtant
qu’en créer davantage puisqu’elle institue
sans cesse de nouveaux délits pour criminaliser des
comportements considérés comme «asociaux».
La loi prétend fixer une norme, et le droit garantir
l’égalité entre les citoyens. La réalité
de la pratique répressive est tout à l’opposé
: elle est celle d’un traitement différencié
suivant l’origine du prévenu. Ce peut être
l’impunité de fait ou de droit reconnue à
quelques-uns (ce qui est assez voyant quand, en Italie ou
en France, se faire élire est la meilleure solution
pour échapper aux juges), c’est beaucoup plus
encore des lois, des usages, des jugements qui répriment
en priorité les pratiques jugées dangereuses
pour la survie de la société telle qu’elle
est.
Il ne s’agit pas de l’application viciée
d’un principe qui serait bon en lui-même. Quand
des profils sociaux sont visés explicitement (jeunes
des cages d’escalier, fraudeurs de trains, mendiants…),
c’est avec des moyens dont certains sont légaux
et d’autres non : du discours policé du juge
à la matraque du keuf, il n’y a qu’une
différence de style, pas de fond. En ce sens, la
« bavure » policière n’existe pas,
la violence et l’arbitraire du pouvoir hors de la
norme prétendument fixée par la loi étant
de toute manière un élément nécessaire
au maintien de l’État. La justice est une justice
de classe parce que la société est une société
de classe, sans qu’aucune réforme fondée
sur un prétendu respect généralisé
du droit ne puisse jamais rien y changer.
Ce guide n’imagine donc pas que la procédure
pénale soit une «garantie» pour ceux
et celles qui se sont fait arrêter. Mais si la machine
répressive est arbitraire, elle doit pourtant agir
au nom du droit : connaître celui-ci, c’est
apprendre la langue de son ennemi, c’est décrypter
son idéologie pour pouvoir se repérer dans
les méandres de ses dispositifs de répression.
Il devient parfois possible d’échapper aux
pièges les plus grossiers et d’user de tous
les moyens, même légaux, pour s’en sortir
«au mieux». Nous avons bien conscience que la
succession de plus en plus rapide des lois répressives
rend l’idée de «s’en sortir au
mieux» quelque peu illusoire. Il s’agit plutôt
de limiter les dégâts et, autant que possible,
de ne pas se sentir totalement dépassé par
le fonctionnement de la machine judiciaire.